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L’ordonnance de Villers-Cotterêts, pierre angulaire de la langue française

Article publié dans Axone n°11 – mars 2022
En 1539, François Ier signe une ordonnance faisant du français la langue officielle du pays. Ce choix stratégique participe à asseoir son autorité, tout en facilitant la compréhension des documents officiels. Retour sur un texte fondateur, qui a fait de Villers-Cotterêts un lieu à part dans l’histoire de la langue française.

Qu’est-ce que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ?

Signée par le roi François Ier en août 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts est un texte de loi comportant 192 articles. Son nom officiel est « Ordonnance générale sur le fait de la justice », mais elle est aussi connue comme l’ « Ordonnance Guillemine », du nom du chancelier Guillaume Poyet. C’est ce dernier qui la rédigea et la fit enregistrer au Parlement de Paris, le 6 septembre suivant.

Ce document vise à accroître le pouvoir royal en centralisant davantage l’organisation du royaume. Avec ce texte, le souverain entend redéfinir les compétences des juridictions ecclésiastiques, réduire les prérogatives des villes et simplifier l’accès à l’administration.

Il crée également ce qui deviendra l’état civil, en imposant aux curés des paroisses de procéder à l’enregistrement écrit des baptêmes. C’est le début des registres paroissiaux, qui permettront, pour la première fois, d’évaluer la population avec précision. Des ordonnances ultérieures, signées à Blois, en 1579, et à Saint-Germain-en-Laye, en 1667, compléteront ce premier acte en instaurant aussi l’enregistrement des décès et des mariages. Cette décision a aujourd’hui une valeur inestimable pour les historiens et les passionnés de généalogie !

L’officialisation de la langue française

Jusqu’en 1539, tous les actes légaux et notariés du royaume étaient rédigés en latin, la langue de l’Église et des personnes instruites. Or, ce besoin d’une langue officielle se dessine déjà depuis plusieurs années, avec la signature de textes de lois en 1490, 1510 et 1535. L’ordonnance de Villers-Cotterêts apparaît alors comme l’aboutissement de la volonté royale.

Ce sont les articles 110 et 111 qui vont consacrer l’emploi de la langue française, en obligeant à prononcer, enregistrer et délivrer tous les actes administratifs et judiciaires « en langage maternel françois et pas autrement ». De cette façon, ces documents seraient mieux compris par les habitants du royaume, dont le français est la langue courante. Désormais, ce dernier sera la langue qui permet de maintenir le royaume en ordre. Pour François Ier, il s’agit d’une façon d’affermir ses liens avec ses sujets, tout en diminuant l’influence de l’Église.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts est d’autant plus importante que la France n’a pas d’unité linguistique, contrairement à d’autres pays, comme l’Angleterre, ou l’Allemagne. Au xvie siècle, on parle gallo à Rennes, normand à Rouen, champenois à Reims et picard à Amiens… sans oublier les langues d’oc dans le sud ! Toutefois, la langue française évoquée dans le texte n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui. Au xvie siècle, c’est la langue d’oïl et ses variantes qui sont pratiquées au nord de la Loire. Le parler choisi ici est celui de l’Île-de-France et de l’Orléanais, qui est celui pratiqué par la Cour et les notables des provinces.

Une longue postérité

En imposant le français comme langue de l’administration et de la justice, François Ier lui donne une impulsion décisive, dont s’empareront les humanistes et les écrivains. Dès 1549, les poètes de la Pléiade publient une Défense de la langue française, faisant de celle-ci l’outil d’un nouveau mode d’expression littéraire. Moins d’un siècle plus tard, en 1635, le cardinal de Richelieu fonde l’Académie française, qui élabore le premier Dictionnaire. Au xviiie siècle, la langue française est celle des personnes cultivées dans toute l’Europe du Nord, jusqu’en Russie. Avec l’expansion de la colonisation, il s’implante également au Canada, en Louisiane, en Océanie et en Afrique.

Cependant, l’Ordonnance n’eut d’abord aucune répercussion sur la vie courante du peuple. Il faudra attendre la Révolution française pour que les langues régionales, associées à l’Ancien Régime, perdent leur influence au 

profit du français. C’est effectivement le décret du 2 thermidor An II qui fera de celui-ci l’unique langue de toute l’administration.

Aujourd’hui, la langue de Molière est la 5e langue mondiale par le nombre de locuteurs. Ses usages sont très variables en fonction du contexte géographique et social. Présente sur les cinq continents, elle est parlée dans 106 pays et territoires par près de 235 millions de locuteurs quotidiens, d’après l’Observatoire de la Francophonie. Issue des langues romanes, elle a à son tour donné naissance à d’autres langues, comme le français québécois.

François Ier et le château de Villers-Cotterêts

Ce n’est pas un hasard si l’ordonnance de 1539 a été signée à Villers-Cotterêts. Le lieu, en bordure de la forêt de Retz, fait le bonheur de François Ier, qui vient régulièrement y chasser. Il est aussi le cœur du duché de Valois, que le Roi reçut en cadeau pour ses 5 ans. En 1528, le souverain y lance la construction d’un nouveau logis royal, sous la direction de l’architecte Philibert Delorme. Très attaché à ce château, qu’il surnomme « Mon Plaisir », le roi de France aime venir y séjourner, le transformant ponctuellement en centre politique du royaume.

Le château de Villers-Cotterêts est l’unique château royal picard de la Renaissance. La façade du logis royal, notamment, est un chef-d’œuvre d’architecture, avec ses fenêtres groupées par deux, sa loggia et ses sculptures décoratives. La chapelle rompt avec la tradition gothique et possède une frise en haut-relief arborant des salamandres des fleurs de lys, emblèmes du Roi.

Au fil des siècles, Villers-Cotterêts gardera un lien étroit avec la langue française. En septembre 1664, Molière vient y jouer Tartuffe pour Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV. Cent cinquante ans plus tard, la ville voit naître l’un des plus importants écrivains du xixe siècle, Alexandre Dumas.

2022, vers la Cité internationale de la langue française

Saisi comme bien national en 1790, le château de Villers-Cotterêts a accueilli un dépôt de mendicité, puis une maison de retraite. Il servit ensuite d’EHPAD jusqu’à la fin de l’année 2014. Quatre ans plus tard, le président Emmanuel Macron a annoncé son intention d’en faire un lieu dédié à la langue française. Le chantier de réhabilitation, ambitieux, représente 185 millions d’euros.

Cet espace pluridisciplinaire présentera à la fois un parcours de visite, des expositions temporaires et des espaces dédiés à la recherche et à l’apprentissage. Il accueillera des spectacles, ainsi que des résidences d’artistes. S’adressant à tous les publics, il se veut un lieu de création, d’innovation et de débats autour de la langue française.

En attendant l’inauguration de la Cité, sa Maison du Projet donne un aperçu de ses futures missions et de sa programmation. Rendez-vous dans le courant de l’année 2022 pour découvrir ce nouveau lieu culturel exceptionnel au cœur de l’Aisne.

 

Magazine Axone numéro 11
Retrouvez cet article dans Axone n°11 – mars 2022
Photo de l’article : ©Gallica.bnf.fr – Ordonnance du roi Francois Ier, donnée à Villers-Cotterets, au mois d’Août 1539

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